#3-« Chœur de femmes tsiganes » de Claire Auzias – 1 : Être une femme tsigane aujourd’hui

2 février 2011
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Elles s’appellent Nouka, Stella, Violette, Louise, Nicoletta, Mona… Elles sont jeunes, vieilles, entre deux âges. Sédentaires, ou nomades. Françaises, suisses, roumaines. Elles se disent romnia (le terme rom pour « femme rom »), yéniches, manouches, gitanes, ou un mélange de quelques-unes de ces catégories. Elles sont toutes des femmes tsiganes.

La jeune fille au pneu, Valea Plopilor, Jud. Guirgiu, Roumanie, 18 mars 2005

Dans ce livre de Claire Auzias*, historienne et sociologue spécialiste des tsiganes, ce sont elles qui parlent. Elles forment un « chœur » qui n’en est pas vraiment un, puisqu’elles sont loin de chanter à l’unisson : ce qui frappe à la lecture de ces entretiens que l’auteur a menés avec des tsiganes de différentes régions, c’est d’abord une étonnante, stimulante, irréductible diversité. Chaque voix est unique.

On entre dans ce livre avec nos préjugés, notre vision de la femme tsigane, qui – il faut bien l’avouer – est floue et pétrie de clichés : soit la gitane sexy et ensorceleuse (l’éternelle Carmen), soit la pauvresse sale et persécutée (celle qui vous demande inlassablement, entourée de ses amies, « ‘scuse me, speak english ? » sur le parvis de la gare du Nord parisienne).

Et l’on découvre des vies singulières – toujours touchantes, parfois bouleversantes –  dont aucune ne peut se réduire à ces images en deux dimensions. « Désembourber l’imagerie facile liée à ces femmes » : c’est tout le propos de l’ouvrage, résumé dans son introduction.

Pourquoi s’intéresser aux femmes tsiganes ? Un domaine peu exploré : les gitans, manouches et autres Roms sont souvent évoqués en bloc, comme un peuple unifié, où pèseraient des traditions très fortes qui feraient des femmes, au sein de ces populations, des êtres secondaires. En s’attachant de près à elles, Claire Auzias nous montre que rien n’est si simple… Claire Auzias, qui se définit comme « militante féministe des années 70 », ne pouvait pas, après de nombreux travaux sur les tsiganes, ne pas s’intéresser aux femmes tsiganes. « Étudiant les Roms, il n’est pas possible à une féministe d’ignorer le statut des femmes ; non parce qu’il serait spectaculaire, ce qu’il n’est pas, mais parce qu’aucun statut de femme nulle part ne peut être désormais ignoré. », nous a-t-elle confié.

« La femme met un doigt, ça fait mal »

Ce que nous apprend d’abord ce livre, c’est que très souvent, les femmes romnia se trouvent dans une situation d’oppression. Nombreuses sont celles, au sein de ce livre, qui n’ont pas choisi leur mari, qui se sont mariées très jeunes, ou dont on a exigé la virginité avant le mariage. Irène (mariée à 14 ans, son mari choisi par son père) raconte ainsi comment s’est passée pour elle la vérification de la virginité : « Ça fait mal parce qu’on est vierge. La femme met un doigt, ça fait mal. La matrone retire cinq peaux. L’hymen c’est plusieurs peaux, la matrone retire cinq peaux. » S’ensuit une description complexe et quelque peu effrayante à base de « mouchoir » (diklo) dont en enlève les épaisseurs successives… Le diklo réapparaît dans plusieurs récits au sein du livre, mais il n’est pas généralisé ; certaines font vérifier leur virginité chez un gynécologue, d’autres ont vu un drap taché de sang être exhibé le soir des noces, comme cela s’est fait en France et se fait encore dans de nombreux pays.

L'allaitement, quartier rom de Buhusi, jud. Bacau, 14 juillet 2003

Certaines ont été retirées plus tôt de l’école que leurs frères, sont limitées dans leurs déplacements, interdites de sorties par leur mari. Beaucoup ont dû, en plus de l’autorité du mari, supporter celle de leurs beaux-parents, comme Chehida : « Ah chez nous elle se lève la bori (la bru) à quatre heures du matin, et alors, elle n’a pas le droit de dire bonjour à quelqu’un avant de se laver, ça porte malheur. Il faut se laver bien. Après elle va préparer le feu et chauffer le thé ou le café. Il faut être tout propre quand la belle-mère se lève, et le beau-père. Elle salue, on embrasse la main. La belle-fille les sert comme des rois. […] La bori se sert toujours la dernière. Elle reste assise. Elle n’a pas le droit d’aller dormir avant le beau-père, ni avant la belle-mère. Aucune bori ne fait ça. Et la bori prend une serviette et une bassine pour laver les pieds d’abord du beau-père, ensuite de la belle-mère et après du mari. […] C’est la bonne. ». Pour Claire Auzias, « la bori est universelle, et quelles que soient les nuances de son statut, qui ne sont au bout du compte que des variétés minimes, cette bori fait partie de l’unité du peuple tsigane ». Une unité qui se fait dans la diversité, puisque « cohésion n’est pas uniformité », comme elle le rappelle. En effet, Nancy, qui est manouche, affirme qu’un tel statut n’a jamais existé autour d’elle.

« Ah, chez nous, le garçon c’est là-haut, et les filles c’est en bas. C’est pas péjoratif. »

Sur ce plan des inégalités homme-femme, les vécus sont très variés, et les femmes les plus jeunes témoignent des évolutions qu’ont connues les coutumes et les traditions. De plus en plus de filles peuvent choisir leur mari, faire un mariage mixte, utiliser une contraception, aller en boîte entre amies ; de plus en plus de filles vont à l’école. Le statut inférieur de la femme reste souvent la règle (« Ah, chez nous, le garçon c’est là-haut, et les filles c’est en bas. C’est pas péjoratif. » dit Irène), mais cette règle connaît de nombreuses variations. Monique parle ainsi de son mari Louis : « Il lave la caravane, il fait la vaisselle, il va laver les enfants. C’est une merveille, c’est une merveille.

- Claire Auzias : Et les autres hommes, les Manouches, ils disent quoi ?

- C’est pas pareil. Ils le font pas et alors ils disent que c’est une femme, ils se moquent de lui. Lui, il s’en fout. »

« Expliquez-moi ça, c’est pour ça que je fais ce livre »

Inlassablement, au cours de l’ouvrage, Claire Auzias pose la question des inégalités, de la liberté des femmes. « Expliquez-moi ça, c’est pour ça que je fais ce livre », dit-elle par exemple à Irène qui lui expliquait que « le garçon c’est là-haut ».

Pour elle, malgré le poids encore bien présent de certaines traditions très machistes, la situation n’est pas pire pour les femmes tsiganes que pour les autres : « Il y a des femmes battues en France en surabondance, dans toutes les classes sociales, il y a des femmes violées, de toutes sortes de viols, il y a de très nombreuses femmes qui acceptent des rapports sexuels qu’elles ne désirent pas, pour promotion professionnelle ou pire, pour garder un homme qu’elles considèrent comme nécessaire à leur survie. Les humiliations subies par les femmes du monde occidental ne doivent pas être voilées ; et je ne me permettrais pas de juger la culture tsigane comme davantage patriarcale que la culture occidentale. Si elle en présente des aspects, il est utile de savoir qu’elle offre aux femmes de sa culture, toutes les possibilités de transgression et que c’est alors aux intéressées d’en prendre les moyens. L’émancipation des femmes est d’actualité dans la culture tsigane comme ailleurs. Toutes les femmes ne désirent pas être émancipées, pas plus qu’ailleurs. »

L’émancipation est une réalité vivante pour certaines de ces femmes, comme Dana, qui vit à Genève où elle étudie les sciences de l’éducation, après avoir milité à « Romani CRISS », une association roumaine de défense des droits des Roms. Après une enfance sous le régime communiste (très destructeur pour la culture rom) où elle répugnait à s’identifier aux Roms, cherchant à devenir « assimilée » aux Roumains, elle a donc opéré un virage radical en devenant militante rom. Puis, elle vit une histoire douloureuse avec un homme qui lui fait perdre ses repères : ne sachant plus où se situer entre la culture gadjé et la culture rom, elle part. « C’est ça qui m’a donné la force de quitter mes parents, parce que j’avais jamais eu cette force. Me mettre en valeur, parce que j’avais perdu toute confiance avec cette histoire et me refaire, me reconstruire, émotionnellement. Mettre en valeur le français que je parlais déjà, étudier les choses de l’éducation pour pouvoir travailler toujours pour les Roms. »

Aujourd’hui, pleine de projets professionnels en lien avec l’Inde (« L’Inde c’est la source, c’est la seule source qui pourrait encore irriguer l’éducation des Roms »), elle cherche à retrouver la même cohérence – entre la liberté que lui a donnée son éducation « occidentale » et ses racines culturelles – dans sa vie privée… Une harmonie, « ce mélange de culture traditionnelle et aussi de culture moderne. C’est ce que j’ai aussi. Donc il me faudra pas un extrême ou l’autre, il me faudra pas qu’un Rom, il me faudra pas qu’un Occidental, il me faudra les deux. Alors voilà, c’est l’Inde qui me donnera la solution. […] Quelqu’un de là-bas serait la solution pour moi, serait l’homme qui me rendrait heureuse, heureuse dans le sens que je trouverais ce que je cherche. »

Maria Ionescu, secrétaire d’Etat pour les Roms du gouvernement roumain, est également l’une de ces femmes qui se sont émancipées : après avoir eu un père qui la battait, elle a voulu faire du droit pour l’attaquer en justice, « mais il est mort avant que je finisse mes études en droit ! J’ai perdu mon sujet ! ». Elle est devenue militante au sein de Romani CRISS, et a consacré sa vie à défendre les droits des Roms ; ne se définissant pas comme « féministe », elle admet pourtant : « mais peut-être que mon activité a démontré le contraire, une solidarité avec les autres femmes. »

Nicoleta Bitu, dont l’histoire clôt le livre, s’affirme, elle, comme féministe. «  Il faut être cohérentes avec nous-mêmes comme activistes des droits de l’homme. […] On ne peut pas demander à la majorité de respecter les droits des Roms seulement quand ils sont violés de l’extérieur. La cohérence et l’universalité des droits de l’homme disent que ce droit est valable pour tout le monde, pas seulement pour la victime de la police. Il l’est aussi pour la victime du viol, la victime des coups, de la violence. » Elle se dit consciente du « danger du féminisme » pour « l’identité rom », mais ajoute « on fait le féminisme, on change. […] Je veux contribuer à construire une culture rom moderne. »

Flashdance, Bonneville, Haute Savoie, 25 juillet 2010

« L’émancipation des femmes roms n’affaiblira pas la culture rom »

Ce point semble crucial pour toute femme romnia : comment concilier une identité tsigane assumée et son émancipation en tant que femme ? Interrogée à ce sujet, Claire Auzias ne n’y voit pas de problème : « L’émancipation des femmes n’affaiblira pas la culture rom, car la culture rom est comme toutes les cultures du monde : un social en devenir, avec un passé historique et un avenir. La culture rom n’est pas immobile, elle peut bouger ; notre culture occidentale a bougé, la leur bougera aussi et a déjà bougé beaucoup. L’émancipation des femmes roms n’affaiblira pas la culture rom, qui est d’une extraordinaire souplesse, mais, au contraire, elle la renforcera ; certains et certaines d’entre eux l’ont déjà compris. » On ne pouvait mieux rappeler que l’émancipation des femmes n’est pas le privilège des cultures « occidentalisées », que féminisme ne rime pas forcément avec uniformisation culturelle, et donc, qu’on ne doit pas renoncer à cette émancipation au nom d’une illusoire « préservation » d’une culture qui n’a rien en réalité rien de figé.

Le féminisme, justement : parlons-en. Sur les femmes interrogées dans ce livre, un petit nombre donc se définit comme féministe : une seule, à proprement parler (Maria Ionescu) ! Mais cet ouvrage n’a pas valeur d’enquête statistique. « Il existe d’autres féministes tsiganes en dehors de ce livre et il en existe tant, qu’elles viennent de créer un mouvement féministe rom, en octobre dernier, explique Claire Auzias. Il y a donc une proportion de femmes se revendiquant féministes – j’en connais un certain nombre – égale, à mon point de vue, à chez nous. Il y a aussi bon nombre de femmes en lutte contre leur destinée aliénée sans se revendiquer comme féministes ; on en voit plusieurs dans le livre. » Claire Auzias porte quant à elle un féminisme qu’elle définit entre autres comme « sororité » : « Seule la sororité donne la force aux femmes de vaincre leurs handicaps divers. La sororité consiste à se souvenir dans sa vie quotidienne que, lorsque cela est possible, toute proximité et unité des femmes entre elles est bonne à prendre, à vivre et à penser. » Quelle meilleure illustration de cette sororité que ce « chœur » de femmes qui s’exprime ici… Mais le féminisme, c’est aussi, pour cette penseuse résolument anarchiste, « une pratique révolutionnaire et politique », qui refuse de lutter « pour la promotion des femmes dans les sphères de pouvoir politique que je combats par ailleurs ». « Une femme chef d’un parti politique, et surtout quand il est à l’opposé total de mes croyances politiques, est une ennemie que je combats ; si elle se réclame du féminisme c’est un détournement de concept. » Une question en tout cas « très difficile », sur laquelle elle déclare avoir beaucoup évolué depuis les « outrances de [sa] jeunesse ».

Pour conclure, je vous livre cette formule tirée de la dédicace de Chœur de femmes tsiganes : « Pour que sisterhood soit powerful »…

Photographies : Éric Roset.

* Claire Auzias et Eric Roset, Choeur de femmes tsiganes, Egrégores Editions, 2009.

Deuxième partie de l’article : ICI

Troisième partie : ICI

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3 Responses to #3-« Chœur de femmes tsiganes » de Claire Auzias – 1 : Être une femme tsigane aujourd’hui

  1. GANTIER
    12 novembre 2014 at 22 h 43 min

    bonsoir

    je souhaite contacter Claire Auzias car je fais partie de Romeurope Nantes et nous envisageons de faire une journée formation sur la condition des femmes roms

  2. emilie
    2 avril 2011 at 9 h 43 min

    Cet article résume t-il intégralement le livre, où est-ce des passages seulement ? après avoir lu vos 3 arcticles doit-je me procurer le livre, ou vos article suffise selon vous ?
    Je fais un mémoire de recherche sur la place des femmes Tsiganes, avez vous d’autres livres à me recommander ?
    merci beaucoup

    • Elenore Song
      3 avril 2011 at 8 h 05 min

      Je pense que si vous faites un mémoire de recherche, il vaut mieux lire le livre en entier. Pour mes articles j’ai choisi quelques passages mais c’est un livre très riche qui ne se laisse pas facilement résumer.
      Je n’ai pas vraiment d’autres livres à recommander : comme le dit Claire Auzias, ce sujet est encore peu étudié. Allez voir peut-être du côté des revues comme Etudes tsiganes…

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