Le toxique du mois – fiche technique #4 : la mère phallique

15 février 2011
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Môman. Môôôôôman. Le petit enfant, quand il naît, fait corps avec Môman. Il est elle, il est son corps, il faudra du détachement, des larmes et un miroir pour que le nouvel arrivé percute que, non, il n’est pas un bout de Môman. Et ça va lui faire comme un choc. D’autant que, à vrai dire, en psychanalyse, le bout concerné n’est pas exactement anodin. Il s’agit – aaaattention, Tonton Sigmund et ses fantasmes en action – du zizi, du kiki, du sexe en érection, j’ai nommé ce qui manque à Môman, tadaaaaaam : le phallus !

Et oui, bébé, d’après Freud, pense être le machin manquant chez sa mère mais fort visible chez son père : d’où sa déception quand il constate qu’il ne l’est pas. Mais c’est comme ça dans la vie, on n’a pas toujours ce qu’on veut et, d’après les spécialistes, ce serait plutôt un mieux dans la perspective d’avenir.

Parce que, figurez-vous que, pour couper cette vision de soi en excroissance turgescente, le petit d’homme doit constater que Môman n’est pas seulement un corps enveloppant plein d’amour, de chaleur et de seins, mais également un être désirant qui, justement, lorgne régulièrement du côté du phallus du papa. Ben oui, on vous l’a dit que ça lui manque. Et comme Môman n’est pas une femme qui attend d’autrui qu’il lui fasse l’aumône, elle est allée le chercher toute seule, le phallus, et, arrrrggggh, bébé se le prend en pleine poire : certes, Môman n’a pas de sexe qui pendouille entre les cuisses, mais non, elle n’a pas besoin de moi pour en faire office ! OMGWTFBBQ ! Elle est allée le chercher toute seule, le couteau entre les dents, ou peut-être pas finalement, et elle en a trouvé un qui n’est pas moi, ou qui est peut-être à l’origine de moi, mais qui n’est quand même pas moi, alors, oulalah, soyons cohérent et cruel, allons tuer Pôpa pour pouvoir libérer le lit conjugal et épouser Môman, mais après la sieste, hein, parce que toutes ces émotions m’ont épuisé et qu’après avoir ronqué, ce sera l’heure de se faire donner la tétée par Môman, encore une que le père n’aura pas, ah ah !

Et le bébé de s’endormir pour récupérer de cette assommante découverte : il n’est pas le phallus manquant de sa mère, celle-ci n’en a simplement pas. Horreur. Et libération.

Description

Mais parfois, parfois… Môman a.

Si, si. Môman a un truc pendant dans le futal. Môman a dégagé Pôpa, parce que Pôpa la gênait dans ce qu’elle avait à gérer entre les pattes, à savoir son ou ses rejetons, aussi connus comme Les Phalli de Remplacement. Non, ce n’est pas le surnom des gars sur le banc de touche, mais il y a fort à parier qu’ils vont y rester un bon petit moment lors de leur première surboum. Pourquoi ? Parce que Môman les a tout castrés dans leur inconscient. Môman a décidé qu’ils allaient effectivement lui servir de phallus et que, par manque de temps et pour éviter la concurrence, sa chair et son sang allait effectivement rester sa chair et son sang, traduire : mes gosses ne quitteront jamais leur mère.

Qui est-elle ?

Alors on se calme tout de suite.

Tout le monde connaît une mère juive pied-noir. Ou espagnole. Ou italienne. Ou tunisienne. Ou grecque. Ou russe, façon Madame Romain Gary Mère. Bref, tout le monde connaît une méditerranéenne excessive qui adoooooooore ses fils et ne se voit pas vivre à plus de cent kilomètres d’eux. Oui, bon, on s’approche du bestiau, on va dire qu’on est dans la caricature souvent avérée, mais on n’est pas encore dans la mère phallique absolue. A peine dans la mère abusive qui crame la moitié de sa pension dans la note de téléphone. Médée, pas encore. [1]

La mère phallique n’a pas de typologie nette, physiquement parlant. Elle peut être de partout et c’est sans doute un erreur de croire que les mères méditerranéennes ou assimilées – on peut considérer les mères russes comme les méditerranéennes du Nord – sont plus susceptibles d’être phalliques que les autres. Nan, nan, nan… Ce n’est pas question d’avoir le sang chaud, c’est question d’avoir une faille narcissique costaude à réparer.

Repartons du schéma idéal de développement de l’enfant.

Lorsque le petit mammifère paraît, il a obligatoirement un parent femelle qui le met au monde et un parent mâle qui va le protéger ? non, je déconne, c’est juste dans les films de Jean-Jacques Annaud que Papa Tigre va se faire trouer la peau pour sauver sa femme et ses gosses, dans la vraie jungle, il essaye plutôt de les bouffer histoire qu’ils ne lui piquent pas sa place : les humains ont le complexe d’Œdipe, les tigres le syndrome de Chronos.

Bref. Chez l’humain, puisqu’il n’y a que lui qui nous intéresse – les tigres ne lisant pas encore à ma connaissance, la version Web des Fauteuses – , l’humain donc, a pour tradition de prendre en charge son petit, qu’il soit parent mâle ou parent femelle, et de faire, la plupart du temps, son maximum pour lui apporter de quoi manger, avoir chaud et se développer.

Dans ce schéma idéal, on l’a vu, le bébé se prend pour le phallus de maman, puis découvre qu’il ne l’est pas, puis finalement que c’est papa qui fournit, alors il veut tuer papa, puis se dit que ce n’est pas une bonne idée et qu’il vaut mieux trouver une autre nana que maman, puisqu’elle est déjà prise et que papa a un sacré phallus qu’il faut pas mettre en colère.

Le pivot est donc Maman, qui, levant les yeux de son bébé pour regarder Papa, fait comprendre au premier qu’existe le deuxième et que ce deuxième est un concurrent trop rude pour lui faire la peau : il faut donc aller chercher ailleurs.

Et c’est maintenant que ça passe ou ça casse : soit Maman fait bien son boulot de coupure de cordon et le Petit d’Homme pourra un jour effectivement aller voir ailleurs si les fesses sont plus vertes, soit Maman loupe son coup, pour une raison X ou Y, et s’attache à tout crin son bébé en phallus portatif.

La mère célibataire ou veuve ou abandonnée par le conjoint peu désireux de jouer le tigre façon Jean-Jacques Annaud n’a pas bien le choix : il faut un autre homme pour montrer son côté désirant, sinon bébé va avoir du mal à se sentir déphallusisé. En général, cela ne se fait pas sans heurts, mais la rencontre avec un nouveau conjoint permet la prise de conscience de l’enfant et cette prise de conscience, même tardive et donc encore plus douloureuse, lui permet tout de même de faire le deuil de sa mère.

Le vrai problème réside dans la mère qui ne veut pas couper ce fameux cordon.

Judith de Jean Joseph Benjamin Constant

Comment la repérer ?

La base de son action est d’isoler ses « doudous ». Que ses enfants ne comptent pas sur les stages de foot, les soirées pyjamas ou les surboums survoltées, ils n’en verront pas la couleur. L’objectif principal de Môman est de confiner tout son petit monde dans un univers qui trouve ses limites entre son désir – à elle -, son salon – à elle -, sa cuisine – à elle, leur chambre – à eux, mais dans laquelle elle intervient en souveraine.

Contrôle et isolement sont les deux mamelles de la mère phallique : Si ses enfants ne sont pas confrontés à l’extérieur, ils n’auront pas envie de partir et resteront à tout jamais scotchés aux basques de leur mère. Bon-heur ! Il faut donc pour cela anticiper sur les possibilités de départ et faire en sorte que personne ne sorte ou essaie d’entrer.

On n’est pas bien chez Maman ?

L’isolement maximum est l’arme de frappe la plus efficace de la mère phallique. Et quoi de mieux, face à un petit enfant, que d’ancrer en lui la peur de la transgression ? Tous les parents interdisent, c’est leur rôle et c’est salutaire. Dans le meilleur des cas, ils expliquent les dangers à l’enfant dans des termes qu’il peut comprendre. Ne pas prendre le gamin pour un abruti est un plus dans son développement, cela aiguise son sentiment de confiance en lui à travers celle que lui accordent ses parents, cela lui permet de raisonner de façon plus large en anticipant et cela lui permet également de comprendre le bien-fondé de l’interdit. Combo gagnant.

La mère phallique interdit. Et explique. Beaucoup. Souvent. De façon très développée et parfaitement mensongère : l’interdit va prendre des proportions sacrées où les peurs de l’enfant vont trouver un ancrage irrationnel gavé de culpabilité. Et oui car, mon petit, si tu vas chez des amis, tu vas sans doute tomber sur un monstre, parce que, Maman, elle sait que cette famille en élève dans le grenier. Ou alors tu vas te tuer en tombant dans les escaliers, car Maman sait que les escaliers de cette famille sont fartés au beurre fondu et envoient quiconque pose un peton dessus à l’hôpital ou à la morgue. Ou, pire encore, tu vas tuer ta mère de chagrin, elle qui te donne tant d’amour, qui te protège et s’inquiète pour toi, elle qui se sacrifie tous les jours pour que tu sois le plus heureux des enfants, petit ingrat, tu veux vraiment tuer ta mère ?

C’est marrant à trente ans, ou à voir dans un film avec Marthe Villalonga, mais quand on a quatre ans et des angoisses nocturnes, que Maman est la seule référence valable, ce n’est plus une peur salutaire que va générer l’interdit, mais une terreur indicible et gravée dans le marbre. La parole de la mère devient parole sacrée, où l’interdit se ritualise dans un mélange de culpabilité et de peur excessive : l’enfant devient, sous la pression maternelle, le jouet d’une angoisse permanente qui le cloue sur place. Et ça tombe bien, pour la mère phallique : on n’est pas bien chez Maman ? Dans le pire des cas, l’enfant sera enfermé physiquement – les fameux enfants des caves, placards et autres greniers où des radiateurs sont tout prêts à les recevoir bien attachés – et ne verra du monde extérieur que les rares moments où la mère maltraitante ouvrira la porte pour lui glisser de la pâtée pour chien. Tous les prétextes seront bons pour punir l’enfant, qui aura bien, dans sa journée, désobéi à l’un des ordres maternels et se verra donc administrer une correction officiellement éducative, officieusement défouloir. L’enfant souffre-douleur est le corollaire régulier de la Mère Phallique.

Autres procédés ou la couveuse.

La Mère Phallique va terrifier ses gosses et les rendre inaptes à affronter le monde extérieur. Si elle en a la possibilité et le désir pervers, on l’a vu, elle le séquestrera tout de bon. Mais la loi est tout de même présente et peut réfréner certaines envies en agitant le spectre de la procédure légale de retrait pour maltraitance. La scolarisation, par exemple, est une contrainte terrible pour la Mère Phallique : son enfant lui est, par obligation, arraché des entrailles pour être sociabilisé dans un groupe. Qu’à cela ne tienne ! On créera une barrière morphologique pour faire en sorte que l’enfant soit rejeté et se tourne donc, naturellement, vers la seule personne qui lui veut du bien, j’ai nommé Môman.

Les enfants sont cruels. Oui, merci de l’info. Si ce n’est pas un scoop, c’est en revanche une aubaine pour la Mère Phallique, qui n’a qu’à affaiblir son enfant aux yeux des autres pour le garder dans son giron. Comment ? Mais tout simplement en le ridiculisant : nourrissez votre gosse de junk-food graisseuse et vous en ferez un petit tonneau qui se fera traiter de « gros sac » ou « bouboule » par toute la cour d’école ! Faites-lui une coupe de cheveux ridicule, habillez-le avec des vêtements sales, déchirés, objectivement trop petits ou trop grands, donnez-lui un aspect repoussoir et tous ses petits camarades se feront un plaisir de le lui faire savoir ! Empêchez-le, pour cause de tâches ménagères, travaux en tous genres et responsabilités envers les petits frères de suivre des études et regardez-le s’enfoncer dans l’échec scolaire ! Vers qui va-t-il se retourner, en proie à une tristesse indicible ? Vers Môman ! Qui n’aura plus qu’à lui assurer qu’il n’est pas capable de se défendre pour terminer d’en faire un bouc émissaire incapable de répliquer.

La mère nourricière est un grand classique de l’imagerie maternelle. La Mère Phallique va pousser cette imagerie à l’excès, en gavant son petit au sens propre comme au sens figuré : il sera nourri à l’excès, de nourritures douces et grasses, le maintenant dans des goûts enfantins et régressifs, mais il sera également étouffé d’amour et d’attention, avec Môman qui repassera ses chemises et cirera ses chaussures sans relâche, même à quarante ans bien sonnés [2]. A être omniprésente dans les affaires de son fils, la mère se rend indispensable et peut y fouiller en toute tranquillité, je dirais même en toute légitimité. Et oui, eh oh, elle s’occupe de tout, elle peut quand même donner son avis, non ?! L’imposer, même, on n’en est plus à ça près.

La Mère Phallique a donc un objectif simple : ruiner la vie sociale de ses enfants pour qu’ils ne puissent pas envisager un avenir autre que près d’elle. Avec tous ces moyens à disposition, elle pourra sans aucun doute profiter de son Tanguy jusqu’à sa mort cérébrale.

Comment la contrer ?

Un seul moyen, un seul, et encore difficile à mettre en œuvre : couper le cordon. Brutalement, violemment, rapidement. Malheureusement, l’enfant d’une Mère Phallique va connaître des difficultés terribles à mettre en œuvre sa fuite. Pour la simple et bonne raison que la peur est ancrée en lui et que la rationalité est absente des contacts avec sa mère. Elle est forcément toute puissante, même si c’est un machin malingre en face d’un adolescent de quatre-vingt kilos. C’est d’ailleurs souvent par accident que l’enfant, adolescent ou adulte, se rend compte qu’il peut physiquement contrer sa mère et, malheureusement, cela peut se résoudre de façon tragique, quand un coup porté par réflexe de survie allonge définitivement la marâtre.

La plupart du temps, c’est l’intervention d’un tiers – comme dans Barbe-Bleue – qui va permettre à l’enfant de sortir de ce chaos. S’il est pris en charge par une personne qui analyse clairement la situation, il pourra sortir du cercle vicieux entretenu par sa mère depuis son enfance et mettre suffisamment de distance entre elle et lui pour envisager une vie normale.

Enfin, sereine. Ou plutôt, à lui, ce qui est plutôt un bon début. Mais hors ce troisième larron, point de salut : s’il n’y a pas un ami de la famille qui voit les dégâts faits sur l’enfant et signale la maltraitance à qui de droit, une amoureuse fraîchement rencontrée prête à se battre pour sortir le fiston des griffes de la mère abusive ou un pote assimilé frère capable d’enlever son ami pour lui fournir un canapé, l’enfant, même devenu adulte, est bloqué par son incapacité à nouer des liens sociaux normaux : quand on n’a pas d’amis, des difficultés dans les études, puis à trouver un emploi, on est dans une dépendance affective et financière totale vis-à-vis de la cellule familiale. Rajoutez-y une couche de Mais tu vas tuer ta mère ! et vous coupez définitivement les ailes d’un oisillon qui le restera toute sa vie.

Bonne route – et regardez derrière vous !

[1] Médée, Médée, Médée… Dans le genre mère abusive, voici un spécimen de choix. Reine de Colchide, donc pas exactement habituée à se faire traiter sans égards, elle peut rentrer dans la catégorie mère phallique option « mes enfants sont mes choses, j’en fais ce que je veux, surtout les égorger si ça peut faire chier leur père qui s’est barré avec une jeunette. » Symbolique intéressante et sans doute régulièrement palpable dans les divorces, même à l’amiable.

[2] Vous vous souvenez de Marie-France, la mère de Giuseppe ? Mais si ! Qui veut épouser mon fils ? ! Cherchez pas, elle a castré le bellâtre en lui donnant le sein. Oh mais moi je veux que tu rentres à la maison, hein, tu es chez toi… Et à qui il a donné la bague ? Et ben à Môman, comme prévu. CQFD.

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6 Responses to Le toxique du mois – fiche technique #4 : la mère phallique

  1. Melle Bistouri
    29 décembre 2016 at 1 h 27 min

    Super article, merci ! Le complexe d’Œdipe devient lumineux sous votre plume. Et plus personnellement, le reste de l’article correspond à 100% à ce que j’ai vécu. Merci !

  2. Rosemonde
    1 juin 2016 at 16 h 35 min

    Mille mercis pour cet article. A travers l’humour, il explique plein de choses.

  3. gros bb
    16 mai 2016 at 4 h 03 min

    surtout quand y a des gens qui te disent « alors tu vas peut être lacher les jupons de ta mère »ah ah et que ta mère dit a ben oui il est tellement bien ici avec moi qu’ il veut pas s’ en aller!! ah ah il est grand mais faut bien que je continue a m’ en occuper il a rater ses études trouve pas de travail ni de petit amie…
    évidemment la solution vient de nous mais c’ est pas drôle et dur !!

  4. Laurence
    9 juin 2015 at 12 h 39 min

    Superbes explications des causes et conséquences de ces relations, le tout avec humour fin, merci encore pour cette intelligence

  5. John
    2 décembre 2013 at 19 h 22 min

    Je trouve votre article tout simplement énorme, merci pour ce sens de l’humour et cette mise à niveau de ces concepts qui peuvent parfois,être difficile à aborder dans la lecture de Freud et Lacan.
    Bonne continuation!

  6. LAMO
    13 octobre 2013 at 10 h 31 min

    Merci pour cet article riche de sens et surtout d humour !

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