Rencontre avec Ludo Sterman : « Mes livres sont avant tout des romans noirs. »

1 juillet 2013
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A la fin de Dernier shoot pour l’enfer, Julian Milner était bien vivant mais il avait devant lui toute une vie à reconstruire. Il faut dire que son créateur, Ludo Sterman, n’avait pas ménagé ce jeune journaliste en le lançant à l’assaut du mythe « France 98 ». Dopage, pressions, violence : le personnage avait fait tomber quelques masques et récolté pas mal de coups en échange.

On le retrouve dans Bombe X et il ne s’est pas calmé ! Plus remonté que jamais, il reprend une enquête qui a failli coûter la vie à son frère. L’affaire va le mener vers le monde du cyclisme, les filières du dopage, les banlieues du 93 et le grand banditisme…

A l’occasion de la sortie de ce roman aux éditions Fayard, Ludo Sterman a pris le temps de répondre à nos questions et on l’en remercie !

« Un pas de plus dans l’expérience de l’écriture »

Paul Art : Dans les remerciements de Je reste roi d’Espagne, Carlos Salem écrit : « Ceux qui connaissent ce métier m’ont prévenu que le premier roman est primordial dans la carrière d’un auteur. Puis ils m’ont dit que le second est le plus important parce que c’est celui qui nous consacre romanciers. » Vous qui publiez avec Bombe X votre second roman (et on espère vraiment que ce sera le deuxième !), partagez-vous ce constat ?

Ludo Sterman : J’aime bien cette idée ! Le premier roman est une découverte. De l’auteur qui découvre l’écriture, d’un éditeur qui découvre un auteur, puis éventuellement d’un public qui, à son tour, rencontre un écrivain. Du côté de l’auteur, l’écriture de ce premier roman peut répondre à quantité de motivations et s’avérer une expérience sans suite. Le deuxième, j’insiste en ce qui me concerne sur le mot deuxième, est une confirmation. Qu’on aime écrire, qu’on réussit à écrire, qu’on parvient à convaincre à nouveau un éditeur – et peut-être un public. Pour moi, la production de Bombe X a été plus maîtrisée. Dans le sens où j’ai pu faire un pas de plus dans l’expérience de l’écriture. On verra pour le prochain…

P.A. : Comment est né ce personnage de Julian Milner qui est au centre de vos deux romans ?

L.S. : En plusieurs étapes. Il a toujours été journaliste, ce qui était une évidence puisque je souhaitais interroger ce métier, le monde médiatique et leur rôle dans notre société de communication. Je trouvais ça intéressant et original de ne pas choisir un enquêteur policier, gendarme ou détective. Ça plaçait le débat ailleurs. Les moyens d’investigation et de révélation, ou leurs entraves, ne sont pas les mêmes. La motivation de l’enquêteur est elle aussi différente. Il ne raisonne pas forcément par rapport à la loi et plus en termes de mise à la connaissance du public. En revanche, au départ, Julian était un « petit » Parisien. Puis il a été question d’en faire un personnage récurrent pour lancer une série, il fallait l’épaissir, comme on dit. Je me suis réveillé un matin avec la certitude qu’il devait avoir des ascendances du côté de l’Irlande du Nord, de l’oppression et de la révolte pour nourrir ses propres pulsions. Son père est donc devenu son beau-père. Et il s’est retrouvé orphelin avec un passé familial chargé.

P.A. : Puisqu’on évoque ce personnage, une petite question qui peut sembler anecdotique : comment avez-vous choisi ce nom de Milner ? J’ai une théorie à ce sujet mais il faut lire le nom avec une prononciation française… et aimer les jeux de mots !

L.S. : Une fois fait le choix de son ascendance, j’ai cherché un nom, notamment parmi tous les joueurs de rugby irlandais que je connaissais – je suis beaucoup le rugby. Je ne trouvais pas. Le seul qui me plaisait était trop difficile à prononcer (McIlroy). Alors j’ai cherché sur Internet quelque chose qui soit typé tout en n’étant pas caricatural et Milner est celui qui m’a plu. Mais je n’y avais vu aucun message subliminal dans sa prononciation française (mis l’nez !). Comme quoi l’inconscient fait parfois bien les choses !

©Fayard/Jean-Luc Bertini

« Flirter avec de nouveaux univers »

P.A. : Le sport et le journalisme sont bien évidemment au centre de votre dernier roman mais il me semble que, dans Bombe X, Julian Milner est surtout en quête de lui-même. « Qu’es-tu devenu ? » se demande-t-il à la fin du roman… Cette enquête sur le dopage, ne serait-elle pour vous qu’un prétexte permettant de faire évoluer votre personnage?

L.S. : Avec ses ramifications, cette deuxième enquête dans le milieu du sport me permet déjà de flirter avec de nouveaux univers, comme les banlieues parisiennes ou le grand banditisme, pour évoquer une vision plus large du monde. Elle me permet donc de sortir du seul cadre du sport, ce qui aura son importance pour la suite. Parallèlement, elle est en effet le décor d’une évolution profonde du personnage principal. Dans un sens, Dernier Shoot pour l’Enfer, mon premier roman, pouvait se suffire à lui-même. Dans Bombe X, on sent que Julian Milner n’en a pas fini de muer, que cette mue, entamée sans prévenir dans Dernier Shoot, vient de loin. Les événements, familiaux notamment, qui surviennent au cours du livre, ne font que la renforcer et donnent un terreau très puissant pour la suite. Bombe X est effectivement très centré sur Julian.

P.A. : Il y a aussi l’ombre du père, qui est très présente tout en restant énigmatique.

« La révolte permanente.

Comme un gène.

Tout ça venait de loin. L’Irlande. »

C’est ce que remarque Julian Milner et il ajoute :

« Comme si je ne choisissais pas.

Mais j’avance. »

Ces deux dernières phrases en font presque un héros de tragédie grecque… Pourquoi avoir choisi de développer cet aspect du personnage ?

L.S. : Je ne suis pas très calé en tragédie grecque, j’aurais donc été bien incapable de faire cette comparaison ! Je ne voulais pas d’un héraut exemplaire ou d’un chevalier blanc, mais de quelqu’un en lutte, en son for intérieur et avec le monde qui l’entoure. Je voulais un Julian mu par une force qui le dépasse. Quoi de mieux, pour cela, qu’un secret de famille et une identité fragilisée par ce père à la fois absent, parce que disparu avant sa naissance, et omniprésent par sa mémoire entretenue par la mère de Julian ?

P.A. : Et « L’Irlande »… Pourquoi ce choix ? Est-ce uniquement pour des raisons historiques et politiques ?

L.S. : Je cherchais à lui donner des germes de lutte, d’oppression et d’idéalisme, comme je vous le disais précédemment. En termes de date, par rapport à sa naissance et celle de son frère aîné et à l’intensité du conflit en Irlande du Nord à la fin des années 60 et au début des années 70, ça collait bien. J’ai un peu hésité avec le Chili, pour les mêmes raisons, l’aspect idéologique y étant encore plus fort. Mais le côté lutte armée, violente, terroriste, comportait un vrai intérêt. L’Irlande l’a emporté !

P.A. : Ce personnage de Julian Milner a-t-il aussi des origines littéraires ? Y a-t-il des auteurs ou des personnages qui vous auraient plus ou moins inspiré pour écrire ces deux romans ?

L.S. : Des personnages non. Des auteurs ? Certains m’ont marqué, et probablement influencé, mais plus en termes d’écriture ou d’ambiance. Je pense à Jean-Claude Izzo et David Peace, notamment. Le premier pour sa capacité à faire passer des couleurs, des sentiments et des émotions. Son écriture pleure sans jamais geindre. Le deuxième pour sa noirceur, le côté glauque, sans espoir et très brut, voire brutal. C’est un rasoir qui vous glisse sur la peau, on frémit en permanence sans jamais savoir s’il va juste nous effleurer ou nous trancher la gorge.

P.A. : Très beau portrait de l’écriture de David Peace ! Jeu sur les points de vue, variations de rythmes : même si vos deux romans sont liés par un même personnage, on sent que votre écriture à vous n’est pas tout à fait la même. Il me semble qu’elle devient plus complexe dans le dernier roman. Comment expliquer cette évolution entre Dernier shoot pour l’enfer et Bombe X ?

L.S. : Écrire à la première personne est une vraie force mais constitue aussi une limite puisque tout passe par le prisme du narrateur, y compris la description des autres personnages. Or on a parfois besoin et envie de faire avancer l’intrigue, de développer des idées, des caractères par d’autres éléments et d’autres personnages. D’où ces inserts dans Bombe X, qui enrichissent l’histoire. Sur le style en lui-même, j’attribue l’évolution à la lecture de 1974 de David Peace. En lisant ce livre, j’ai vraiment pris conscience que l’écriture est un ressenti, une musique interne, des pulsions, un jeu aussi. Je me suis donc certainement autorisé plus de choses que dans Dernier Shoot, où mon écriture est principalement au service de l’histoire. David Peace m’a débloqué. Enfin, l’écriture de Bombe X colle à la dynamique dans laquelle se trouve Julian, tendu, révolté, en lutte, en question. Il y a quelque chose de très brut et les nombreuses musiques que je cite dans le livre et qui, dans la réalité, m’ont accompagné dans l’écriture, ont soutenu et alimenté ce rythme.

« Je ne suis pas donneur de leçon. Je constate. Je déplore. »

P.A. : Dans Dernier Shoot pour l’enfer, vous vous attaquez aux stars de France 98. Avec Bombe X, vous ne vous en prenez pas seulement au dopage à l’étranger, comme cela se fait souvent en cyclisme : vous vous concentrez sur une équipe française. A nouveau, n’importe quel lecteur pourra facilement reconnaître cette « formation tricolore exemplaire » basée en Vendée. Vous écornez donc les deux symboles des deux sports les plus populaires en France… Rien que ça. Dites-moi, vous ne craignez pas de vous faire quelques ennemis ?

L.S. : L’histoire et l’actualité, en sport ou dans de nombreux autres domaines, nous apprennent très régulièrement et le plus souvent a posteriori que le succès aveugle. L’enthousiasme, la liesse, et souvent derrière les intérêts économiques, politique et autres, nous font fermer les yeux. On ne voit, médias compris, que le bon côté des choses. Mon but est de jouer avec les mythes et ces mécanismes. Sur France 98, de nombreuses infos sont déjà sorties, je les ai utilisées dans Dernier Shoot. Sur la fameuse équipe cycliste dont vous parlez, l’identification est moins voulue. Il se trouve que, par ma belle-famille, j’ai des attaches en Vendée, c’était aussi un clin d’œil donc de situer une part de l’intrigue dans ce département. Et puis utiliser la structure de cette formation, avec son vivier amateur et son équipe pro, était intéressant pour mon histoire. Après, le cyclisme nous a malheureusement appris qu’il fallait douter de tout. Après, me faire des ennemis, je ne sais pas. Mes questions en agacent peut-être certains mais je n’ai pas la diffusion de Dan Brown. Je ne dois pas déranger grand monde. Mon but, de toute façon, n’est pas là.

P.A. : Et comment ces romans sont-ils accueillis dans le monde du sport ?

L.S. : Je n’en ai aucune idée. En a-t-il seulement connaissance ?

P.A. : Vos deux romans ne sont pas seulement consacrés à un journaliste, ils nous proposent aussi une réflexion sur le journalisme. Pressions, manipulations, liens avec le pouvoir : le constat semble plutôt sombre. Existe-t-il selon vous une porte de sortie pour retrouver le « journalisme, le vrai », comme le dit Julian Milner ?

L.S. : Oui. Et non ! Oui, parce qu’il existe des médias réellement indépendants – le site Internet Mediapart en est un exemple, mais il y en a d’autres. Non, parce que les médias dominants, sauf exceptions, sont à un niveau de compromission tel qu’il me semble très difficile de revenir en arrière. Quand je dis compromission, j’entends : avec le monde économique, avec le pouvoir politique et avec ce que devrait être, selon moi de manière peut-être utopsite, le rôle réellement critique de l’état de nos sociétés et des actions de nos élites. Un exemple : lorsqu’en juillet 2012, le gouvernement socialiste de Jean-Marc Ayrault augmente le SMIC d’une vingtaine d’euros par mois et parle de « coup de pouce », la plupart des médias, particulièrement en radio et en télé, soit les médias les plus suivis, ont utilisé ce terme de « coup de pouce ». Vous appelez ça un coup de pouce, vous ? C’est un pied de nez. Mais comme c’est la cavalcade aux effets d’annonce, aux petites phrases et aux mesure(tte)s, et comme, vous comprenez, c’est la crise, donc vingt euros, c’est toujours mieux que zéro, on répète sans se rendre compte que c’est une insulte aux travailleurs pauvres. Mettre en question l’ordre établi, ne serait-ce que pour le valider à l’issue du questionnement, devrait constituer la mission principale du journalisme or les médias dominants, sauf exceptions encore une fois, ou case très particulière comme les documentaires en télévision, se laissent trop bouffés par le story telling et deviennent des passe-plats, sous prétexte de coller à l’actu. Quitte à n’avoir plus de recul. Avec la crise et l’écroulement des ventes de journaux, les moyens baissent, donc la qualité du journalisme encore plus. Mais cette évolution est avant tout le fruit d’une volonté patronale (les patrons de presse ont été remplacés par des gestionnaires), imposée année après année, de manière assez insidieuse, à des journalistes plus ou moins consentants ou réfractaires suivant la force de leurs convictions et leur liberté individuelle de s’en écarter (il faut bien manger, payer son loyer…). Ce que j’exprime là est avant tout un ressenti de lecteur-auditeur-téléspectateur. Je préfère le préciser. Je ne suis pas donneur de leçon. Je constate. Je déplore.

 

P.A. : Vous auriez pu, sur le thème du dopage par exemple, écrire un essai ou une enquête. Pourquoi avoir choisi la littérature en général et le roman en particulier ?

L.S. : Parce que ma démarche, depuis le début, est d’écrire de la fiction et, pour ces deux romans, de la littérature noire. Pas de trouver un moyen détourné de faire de l’enquête. J’ai envie d’écrire depuis que je suis jeune adulte. Après, j’utilise ces fictions pour donner une vision du monde et d’un univers en particulier. Je ne crois pas être le seul auteur dans ce cas-là, loin de là, c’est même une généralité en littérature et en noire en particulier. Je ne dis pas que je n’écrirai jamais d’enquête, mais c’est une toute autre approche. Et, surtout, d’autres moyens. Même s’il est compliqué d’écrire un roman en plus d’une autre activité, c’est faisable. Une enquête, dans le domaine du dopage, ce sont des mois pour ne pas dire des années, des déplacements, des interviews officielles et officieuses, des relations à nouer avec des informateurs. Il faut beaucoup d’argent pour ça. Pour un résultat, au départ, incertain. Moi, pour le moment, j’ai choisi la fiction. Je me veux romancier. Cela n’en minore pas pour autant la force de ce que je décris.

P.A. : Avant de clôturer cet entretien, si vous deviez nous conseiller un livre, un seul, vous choisiriez lequel ? Et pourquoi ?

L.S. : C’est une question extrêmement difficile… Je dirais Luz ou le temps sauvage d’Elsa Osorio. Ma sœur m’a offert ce livre que j’ai ensuite beaucoup offert à mon tour. Ce roman très réaliste se déroule en Argentine et il réunit beaucoup de composantes qui me touchent. Il est militant, questionne l’histoire, la politique, l’engagement, les liens de parenté, l’histoire familiale, l’amour. Il est juste, sensible, témoigne de tant de sentiments forts, positifs ou douloureux. C’est aussi une enquête. Luz est une jeune femme qui, à la naissance de son enfant, ressent des doutes sur sa propre origine et se lance dans des recherches. Elle a été l’une de ces enfants de détenue politique donnés à des responsables de la répression, dans les années 70. Toutes ces questions sur l’identité, l’origine, la quête de la vérité… Ce n’est pas un hasard si ce livre me touche autant.

P.A. : Le mot de la fin ?

L.S. : J’espère que les lecteurs de polars ne se laissent pas intimider par le côté sport de mes deux premières fictions. Compte tenu de tous ses enjeux, le sport est un univers propice à la littérature noire. Vraiment. Dans mes livres, il est un décor et un révélateur des comportements humains. Je ne décris pas d’action sportive d’ailleurs, ou à la marge. Je suis dans les coulisses. On m’interroge également souvent sur ce que je décris et pas forcément sur la façon dont je le fais, l’écriture, le thriller, etc. Je vous remercie donc de l’avoir fait. Mes livres sont avant tout des romans noirs.

 

Le site de Ludo Sterman : ICI

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