#22-Routes américaines : Kerouac, Banks, McCarthy

15 février 2013
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Le mythe de la route comme parcours initiatique colle parfaitement au territoire américain, vaste espace vierge à coloniser, à traverser, à maîtriser, et la littérature américaine n’en finit pas d’explorer ce mythe et ses avatars. Trois romans témoignent de la richesse de ces routes américaines : Sur la route de Jack Kerouac, Sous le règne de Bone de Russell Banks et La Route de Cormac McCarthy.

©Luise Y.

Sur la route de Jack Kerouac
Roman phare de la beat generation, sa narration est calquée sur le jazz dont il s’inspire des improvisions autour d’un thème, des retours, de la frénésie rythmique. On prend la route chez Kerouac mais on la quitte tout aussi facilement ; les personnages apparaissent puis disparaissent pour réapparaître ensuite, toujours les mêmes et pourtant différents, Dean Moriarty, beau gosse beau parleur et paumé, étant le personnage le plus emblématique de ces métamorphoses. Le plus difficile dans ce roman est justement d’accepter ces interruptions, cette route qui n’en finit pas de finir et de recommencer, cette errance sans but réel – aventure insouciante, retrouvailles d’amis, gagner un peu d’argent - ; il faut aussi accepter que cette route prenne une autre forme, celle des dialogues et divagations des personnages qui sont des voix et des voies possibles à l’échappatoire, à la rêverie immobile qui trouve son écho amplifié dans la route que pratique, infatigable, le narrateur, Sal Paradise. Trêve de mystère : je n’ai pas réussi à passer cette difficulté. Sur la route m’a laissée au bord du chemin et je n’ai pas réussi à le finir. Mais peut-être devrais-je faire comme Sal Paradise : arrêter le voyage quand il devient trop difficile à mener pour mieux le reprendre un peu plus tard en profitant de tout ce qu’offre la route.

 

Sous le règne de Bone de Russell Banks
Il y a un lien étroit entre Banks et Kerouac : Banks a écrit l’adaptation cinématographique non pas pour Walter Salles, dont le film est sorti en 2012, mais pour Francis Ford Coppola, qui détient les droits du film mais dont l’adaptation n’a jamais vu le jour. Sous le règne de Bone est le récit de formation du jeune Bone, quatorze ans, qui est aussi le narrateur. Fuyant un beau-père abusif et une mère dépassée, il prend la route en quête de son père et vit de débrouille et de petite délinquance. La rencontre avec I-Man, Jamaïcain clandestin qui vit dans un bus immobilisé, marquera le départ pour la Jamaïque. Lu une première fois à l’adolescence, ce roman m’avait laissé une impression terriblement forte : je n’en avais retenu cependant qu’une grande liberté, un idéalisme naïf où le rêve de la famille choisie, dans un bus aménagé, avait occupé mon imaginaire. Sa relecture plus récente n’en fut pas moins forte, mais elle fut plus attachée et touchée par le réalisme sombre du roman : la petite ville américaine, ravagée par la crise industrielle, grise et pauvre ; la violence humaine, partout, au sein de la famille, dans chaque rencontre ; la désillusion enfin, le mirage de l’adolescence comme temps suspendu de libertés et de possibles et rattrapée par le monde réel et ses contraintes. J’avais gardé l’image d’un livre solaire, c’est une face plus sombre qui m’est apparue ; j’avais conservé de Bone l’idée d’un adolescent rêveur et insouciant, et c’est cependant celle d’un très jeune adulte, d’un enfant grandi trop vite qui s’est imposée à moi à la fin du roman. Sous le règne de Bone est un roman qu’on lit et qu’on relit en se disant à la fin : « Que de chemin parcouru ».

La Route de Cormac McCarthy

Avec ce roman, la route s’assombrit un peu plus, mais pour finalement révéler plus de lumière peut-être que le roman de Banks. Récit post-apocalyptique, dans un territoire incertain, à une époque indéfinie, ravagée par une catastrophe inconnue, La Route de Cormac McCarthy est avant tout un périple éprouvant : la longue marche, sans autre but que la survie, d’un père et de son fils, l’écriture minimaliste, réduite à des dialogues ténus – du même désespoir absurde, parfois, qu’une pièce de Beckett –, les scènes inhumaines et violentes comme des cauchemars, l’angoisse sans cesse, l’impression d’une obscurité constante – « l’obscurité du dehors » fut le titre d’un roman précédent de McCarthy – font de ce roman une longue route parfois laborieuse, mais dont le rythme, lent et hypnotique, s’imprime profondément en nous. Avec une économie de mots et d’action, McCarthy réussit à faire une oeuvre puissante dont la fin est portée par un espoir intense grâce au personnage de l’enfant, révélant une foi, malgré tout, en l’Homme, une foi en ce « petit » qui deviendra Grand.

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3 Responses to #22-Routes américaines : Kerouac, Banks, McCarthy

  1. 6 mars 2013 at 19 h 57 min

    Merci pour m’avoir donné l’envie d’écrire une réflexion sur un autre road-trip américain, celui qu’effectua John Steinbeck.
    http://pppl.blog.lemonde.fr/2013/03/06/le-road-trip-dun-prix-nobel/

    • Luise
      8 mars 2013 at 9 h 30 min

      Merci pour votre commentaire ! Je ne connaissais pas du tout ce Steinbeck, mais vous m’avez donné envie de le découvrir.

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