#15-Degas et les prostituées

15 avril 2012
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L’une se nettoie la vulve après le départ du client, cette autre lui montre son cul avec ironie tandis que la troisième offre un cunnilingus à sa camarade…. Lui les regarde comme à travers la porte entrouverte, d’un coin de l’œil, volant la scène que l’alcôve abrite secrètement.

Voilà, c’est comme ça, Degas mate les putes.

Et puis il les dessine.

C’est le corps que l’on ne veut pas voir, celui de la prostituée. Le corps proscrit, libidineux que l’on tente d’hygiéniser, de réglementer, d’opposer au corps bourgeois de la femme honnête. Degas lui-même le caricature, il est vrai : les chairs sont molles, épaisses, le trait souvent flou comme si ces femmes devaient rester indéterminées, quasi-immatérielles. Avait-il honte de ses sujets ? Degas ne montra jamais ses croquis….

***

C’est le corps que l ‘on ne veut pas voir, l’œuvre que l’on garde cachée et pourtant Degas n’a jamais rien produit de si beau. Sur ces minuscules monotypes, c’est tout le poids d’une féminité recluse et exploitée qui libère son humanité. Il y a des fesses, des seins, des poils, des bas, des bassines. Le corps quotidien. Il y a l’argent, l’homme habillé de son costume, avec sa canne, prêt à filer. Il y a la chambre aux murs jaunes, au tapis sombre, ce lit défait.

Il y a la vie.

Degas est un voyeur au bordel. Mais que voit-il ? L’attente, le creux, la place vide. Tout ce qui n’est pas le sexe. Ce qui le précède ou le suit, et qui occupe tout l’espace.

Que voit-il ? La solitude, l’infime geste qui, remontant son jupon, recoiffant ses cheveux emmêlés, réhabilite la pute et en fait une femme enfin. Ce qui était le lieu de l’indécence que la société couvre de son opprobre devient le lieu d’une forme d’innocence que la banalité sanctifie.

Que voit-il ? La camaraderie, le commun dégout des hommes qui, contrairement à lui, le peintre, les considèrent sans tendresse. D’un regard réellement impudique.

***
La prostituée de Degas n’est ainsi jamais perverse. Elle est touchante, presque pathétique. Invité à la contempler, le spectateur compatit à sa condition sans se régaler de son érotisme décalé qui n’a rien d’éclatant  ou débauché, mais au contraire lui restitue sa dignité.

A voir

Exposition « Degas et le nu » en ce moment au musée d’Orsay.

A lire

Un joli monde, romans de la prostitution

La prostitution à Paris au XIXe siècle, par l’hygiéniste Parent-Duchâtelet

ou enfin, une superbe étude d’Alain Corbin, dont nous avons déjà parlé dans les Fauteuses

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