La Fauteuse du mois #12 : Sylvia Plath

15 janvier 2012
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Chère Sylvia,
De tous les poètes dont les vers tournent en boucle dans ma tête, tu es le plus canon en maillot de bain.
Œil malicieux, sourire enfantin, carré blond au mouvement sexy, peau caramel, deux-pièces blanc impeccable : tel est le cliché que l’Amérique exporta de toi, fière de sa pin-up littéraire étalant sur la plage l’injonction healthy qui continue de faire sa fortune.
Etrange lecture pourtant, que celle qui consiste à ne retenir que ta beauté, quand tu cherchais tant à moduler ton esprit et à devenir autre chose que cette brillante étudiante, fille d’immigré bien dotée dans la vie. Etrange lecture que de te transformer en icône quand tu souffrais tant, de faire de toi cette figure pleine de vie et de légèreté quand on te fixait des électrodes sur le crâne pour te sortir de ta mélancolie.
Mais, reconnais-le cela dit, en un sens, celle que l’on nous montre, tu l’as été aussi. Le carcan de cette femme des années 50, tu t’y es glissée, tu l’as intériorisé, dirais-je que tu t’y es soumise ? « Je voudrais une vie conflictuelle, un équilibre entre les enfants, les sonnets, l’amour et les casseroles sales. »Tu as tout réalisé de cette prédiction. Epousant le fameux Ted Hughes dont on dit qu’il te casa derrière les fourneaux à Londres, tu fis sa vaisselle et deux enfants en t’interrogeant sans cesse sur ta propre écriture.
Saleté de mec.
Ecrivain, tu l’es devenue en fait à la fin de ton mariage, lorsqu’enfin tu écrivis ton grand recueil, Ariel*, une fois seule, recluse dans la maison de Yeats. Il faut « que [tu] reviennes au monde de [ton] esprit créatif, car sinon, dans celui des gâteaux et des jarrets de bœuf, [tu] meurs ». Tu étais plutôt drôle, comme fille, en plus d’être un poète de génie.
Saleté de gazinière.
Me replongeant dans ton histoire, j’y lis le portrait d’une jeune femme évidemment complexe, ne sachant souvent que faire de sa pulsion de vie, avançant à tâtons pour procurer « un réflecteur verbal à l’ampoule de soixante watts » qu’elle « a dans la tête », ne trouvant au bout du compte que quelques fragments, au terme « d’un combat dans merci », comme dit René Char – un autre poète que j’aime mais moins bien gaulé que toi.
Je rouvre les pages de Birthday Letters**. Je tombe sur ces mots, parmi des milliers d’autres qui forment un chœur d’écho:

A ma place, un sorcier efficace
T’aurait saisie au vol, à mains nues,
Relancée, reprise de l’autre main,
Guérie de Dieu, heureuse, apaisée.

Moi, je n’ai su garder
Qu’une petite mèche de tes cheveux,
Ta bague, ta montre, ta chemise de nuit.

Tu n’étais pas seule, peut-être. Nul ne connaît la vérité d’un couple.

Chère Sylvia, au moment d’achever cette lettre par laquelle je fais de toi une « fauteuse », je me demande quelle faute tu as commise, justement. Celle de vouloir te conformer au modèle qui te torturait ? Celle de ne pouvoir le faire ? Celle de mettre fin à tout ce cirque ? Je ne sais pas. De toi, ne reste que ton trouble, c’est pour ça que je t’aime et que tu m’accompagnes.

Rose.

*L’œuvre complète de Sylvia Plath a été publiée en Quarto Gallimard, en 2011
**Les poèmes de Ted Hughes à sa femme, Birthday Letters

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One Response to La Fauteuse du mois #12 : Sylvia Plath

  1. Milablues
    17 janvier 2012 at 14 h 42 min

    Un rendez-vous mensuel- seulement- incontournable: voilà deux numéros que je consulte -je viens de découvrir le magazine- et déjà, je suis accro. Merci à toute l’équipe d’offrir ces pages qui dépoussièrent les magazines féminins: j’apprécie tout particulièrement le niveau d’analyse des articles. Le plaisir des yeux se double de celui du verbe, bravo!
    Merci à Rose pour ces découvertes, on n’a qu’une envie céder à ses tentations modes et littéraires. Ah, indispensable légéreté, nécessaire frivolité, essentielles humanités…

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