#11-Lire le linge

15 décembre 2011
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Puisque le thème de ce numéro nous invite à rentrer dans les chambres, nous allons le faire d’une façon un peu paradoxale pour un article de mode, c’est-à-dire en nous devêtant. Chambre, cabinet de toilette, lit : lieux où l’on se dépossède de ses colifichets, où l’on défait la parure qui a orné le corps tout en le couvrant durant les heures du jour, où l’on enfile, à l’inverse, le costume de l’intime, vêtements d’autant plus précieux qu’ils protègent tout en soulignant la sexualité.

Objets de désir et de plaisir, les pièces de lingerie connaissent désormais un succès immense et sont le support d’une créativité qui s’explore sans limite, du luxe à la technologie des matières, de la façon à la confection industrielle produite par les grandes enseignes. Etrangement le « linge de corps » comme on le nommait au XIXème siècle, est l’un des secteurs les plus solides de la consommation vestimentaire, et son attrait sur l’esprit des femmes ne se dément pas.

Sans dessus dessous

Pour en relire l’histoire, je vous propose de feuilleter le magnifique ouvrage d’Anne Zazzo, simplement intitulé Dessous. Le livre se présente dans son corset lacé fuchsia, et sorti de sa coulisse, dévoile une couverture de guipure noire… un bel objet donc. Richement illustré, de Botticelli à John Galliano, par des toiles, des illustrations tirées des magazines de nos aïeules et des photos de mode ou des invisibles collections du musée Galliera, il évoque également, par un texte bien documenté, toute l’histoire du dessous, de la camisole au cyber corset métallique, en s’intéressant à la façon dont le dessous modèle le corps social de la femme.

Un vrai moment de plaisir que cette lecture, qui vous immerge dans une iconographie qui ne va jamais vers le vulgaire, et permet même de découvrir des artistes plus confidentiels comme Forain. Les reproduction de corsets ou de crinolines sont somptueuses, et font réellement revivre les matières… Sensualité !

On aime l’avoir sur sa table de chevet et le feuilleter nonchalamment dans un beau déshabillé… en attendant que quelqu’un vienne vous délacer à son tour…

Histoire de chambre

Pour prolonger le plaisir de la lecture, on accompagnera judicieusement notre rêverie par la (re ?) découverte de ce merveilleux récit qu’est Le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Dans ce roman-journal, sous le regard acéré et cruel d’une domestique pour laquelle les dessous de la bourgeoisie du siècle n’ont plus de secret, défile tout le cortège des apparats féminins, révélateurs de toutes les richesses et de toutes les bassesses.

Dans la chambre, dans les tiroirs des commodes où s’entasse le linge ou dans le lit qu’elle partage –presque toujours, au bout du compte- avec le maître, Célestine lit et raconte les traces, les salissures de l’hypocrisie sociale qui fait d’elle une femme de chambre à la destinée modeste et déterminée, quand les vices et les perversités des honnêtes gens dépassent ceux des pires canailles.

Un véritable morceau de bravoure littéraire, dans la veine du Pot-Bouille de Zola, où les classes dominantes apparaissent dans toute l’ambiguïté morale de leur intimité. Une galerie de portraits extraordinaires – cette vieille bique de Madame Lanlaire ! – un style gouailleur savoureux, une ironie permanente…

Un extrait…

Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement :

— Oui, je vois… fit-elle… Ce n’est pas ça du tout… Et votre linge… est-il convenable ?

Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d’une voix sèche :

— Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable…

— Montrez-moi votre linge… allez me chercher votre linge… Et marchez un peu… encore… revenez… retournez… Elle marche bien… elle a du chic…

Dès qu’elle vit mon linge, elle fit une grimace :

— Oh ! cette toile… ces bas… ces chemises… quelle horreur !… Et ce corset !… Je ne veux pas voir ça chez moi… Je ne veux pas que vous portiez ça chez moi… Tenez, Mary… aidez-moi…

Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le tapis.

— Prenez ça, Mary… prenez tout ça… Vous verrez, il y a des points à refaire, des arrangements, de petits raccommodages… Vous les ferez… Prenez tout ça… il y a un peu de tout… il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe, un trousseau convenable… Prenez tout ça…

Il y avait de tout, en effet… des corsets de soie, des bas de soie, des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de délicieuses gorgerettes… des jupons fanfreluches… Une odeur forte, une odeur de peau d’Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur d’amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une corbeille de fleurs dans un jardin. Je n’en revenais pas… je demeurais toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d’étoffes roses, mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles délicates… Et Madame remuait ces défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait, me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m’indiquant ses préférences.

— J’aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes… qu’elles sentent bon. Vous êtes brune… voici un jupon rouge qui vous ira à merveille… D’ailleurs, tout vous ira très bien. Prenez tout…

J’étais dans un état de stupéfaction profonde… Je ne savais que faire… je ne savais que dire. Machinalement, je répétais :

— Merci, Madame… Que Madame est bonne !… Merci, Madame…

Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser… Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle, maquerelle, et si étrange !

Histoire du linge

Terminons ce petit shopping livresque par un dernier texte. Il s’agit d’un article de l’historien Alain Corbin, spécialiste de l’histoire des représentations. Dans son recueil Le temps, le désir et l’horreur, il dresse un portrait varié du XIXème siècle, du théâtre aux armoires.

Dans « Le grand siècle du Linge », l’historien analyse l’essor de « la civilisation du linge ». Après en avoir rapidement évoqué les conditions de développement – montée du souci de soi et révolution industrielle, on se penche sur la naissance de la broderie domestique, du marquage du trousseau, qui se substitue peu à peu aux pratiques de fabrication des toiles de lin et de chanvre. Puis Corbin retrace – succinctement car le travail historiographique à mener reste immense -, l’histoire de l’industrialisation du linge. Il constate ainsi la progression fulgurante des chiffres d’affaire des « maisons de linge » entre 1847 et 1860. A l’instar de Zola, il évoque le déplacement du commerce de linge vers les grandes artères haussmanniennes et les grands magasins.

Au développement du trousseau personnel se rattache intimement la question de l’entretien : c’est alors l’occasion d’un regard sur les pratiques de blanchissage, puis de lavage, opérations effectuées à un rythme en perpétuelle évolution, passant de l’annualité à un usage quasi quotidien, modifiant le paysage rural, puis, se repliant ensuite sur la sphère domestique. Le blanchissage-repassage apparaît dès lors comme l’un des secteurs de recrutement les plus florissants du siècle pour la femme et le lavoir comme l’un des haut-lieux de sociabilité féminine.

L’ « injonction du linge », du « blanc », devient ainsi de plus en plus forte et Corbin s’interroge ensuite sur le lien qu’entretient ce dogme moderne avec le culte du linge sacré dans l’Eglise. Son analyse du travail de broderie et de confection du trousseau maintenant le corps de la jeune communiante dans l’immobilité souligne de façon troublante, avec le changement hebdomadaire des draps dans les couvents, la création d’un lien invisible entre « le linge et la vertu ».

Enfin, dans un dernier temps, l’historien se penche sur la question du linge de corps….notamment à travers les cas de fétichisme : il égraine ainsi quelques anecdotes amusantes sur les « voleurs de lingerie » incapables de résister à la charge érotique du dessous exposé sur le fil où il sèche publiquement… Autre avatar de cette fascination pour le sous-vêtement : la blanchisseuse fantasmée, celle qui sait lire le linge et détient dans ses mains savonneuses le pouvoir de lever la rumeur….

En guise de conclusion, et après vous avoir chaleureusement réinvité(e)s à vous plonger dans les miasmes et les vapeurs de ce merveilleux article, je vous en livre les dernières lignes, superbes :

« L’homme tache de sa sueur, de son sang, de son sperme, de son tabac ce linge omniprésent, foisonnant qu’entretient et manie, de ses mains délicates et fortes à la fois, la femme qu’on rêve préservée des blessures de la mêlée sociale ». C’est dit ! Vous ne laverez plus jamais votre linge innocemment !

Les parisiennes – ou les voyageuses – poursuivront ce parcours dans l’intimité du linge en se rendant à l’exposition « Elle coud, elle court, la grisette » proposée en ce moment à la maison Balzac.

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